Las Ventas, l’arène mère madrilène, entre corrida et histoire

Madrid, Espagne

Les arènes madrilènes de Las Ventas sont nées en 1931, sous le double signe de la République espagnole et de l’affrontement social. Elles ont remplacé la vieille plaza de l’ancienne route d’Aragon, jugée trop petite : 13 011 places contre 23 000 à Las Ventas. Brique et fer, architecture métallique et arcs de style arabe, les arènes de la route d’Aragon suintaient, selon l’écrivain Perez Galdos, une sorte de « tristesse industrielle ». Manuel Granero, le torero violoniste, s’y était fait tuer en 1922 sous la grosse pendule « Luis Coppel Calle Mayor 6 ». Mort néomudejar.

Histoire de la construction de l’arène

Le projet de construire une plaza monumentale a été lancé, dès 1919, par le torero Joselito et son ami l’architecte José Espelius. Le lieu choisi, dans une zone de bidonvilles sans voie d’accès, soulève d’emblée la polémique, qui est toujours le mode d’expression de Las Ventas, lieu de fixation madrilène de la « division d’opinions ». Le terrain sera cédé à la ville par la famille Jardon contre un bail d’exploitation des arènes de cinquante ans. Les travaux dureront plus de dix ans, et le style architectural choisi, le néomudejar donc, est à l’époque déjà passé de mode.

Commencée sous la dictature de Primo de Rivera, la nouvelle Monumental n’est pas totalement achevée lorsqu’en avril 1931 la gauche gagne les municipales et proclame la république. La mairie socialiste de Madrid marque le coup et donne, au bénéfice des ouvriers en chômage, la première corrida à Las Ventas où, faute de moyens d’accès, les toreros se rendront à pied. Les spectateurs, eux, mettront deux heures pour en partir après plus de trois heures d’ennui, huit toros d’élevage différents et huit toreros, un programme bourratif mais qui fonde d’emblée la boulimie torride de la plaza. Il y aura un espontaneo, un toro très manso banderillé aux banderilles de feu et une seule vuelta, pour le toro Fortuna.

De l’inauguration à la guerre civile

Le premier toro à y être combattu, un Juan Pedro Domecq se nommait Hortelano (jardinier) et présageait ce qu’allait devenir la piste de Las Ventas pendant la guerre civile : un jardin potager. L’inauguration officielle va se faire sous le gouvernement de centre droit de Gil Robles, en octobre 1934, au moment des grèves insurrectionnelles des Asturies et de Catalogne. A l’affiche, six Murube pour Lalanda, Cagancho et Belmonte, qui fait son retour aux arènes dans un costume plomb et blanc et coupe une queue au toro Desertor. Il y fera ses adieux en septembre 1935 en coupant une autre queue à un toro de Coquilla, à cinq mois de l’arrivée au pouvoir du Frente Popular.

À cette époque à Madrid, les bombes anarchistes de la FAI explosent sur la Gran Via, la Phalange s’organise, Estrellita Castro, qu’Hitler couvrira bientôt de cadeaux, chante Suspiros de España pendant que des coups de pistolet Eibar crèvent les nuits de la calle de la Cruz. L’Espagne craque. Y compris et surtout sur la scène sociale où elle s’examine et se juge le plus : une plaza de toros. En 1935, Nicanor Villalta offre à Las Ventas le combat d’un de ses toros à un officier qui a, en automne 1934, participé à la terrible répression de la « révolution d’octobre » des Asturies. Une grosse partie du public le hue. Il sera classé parmi les ennemis du peuple et devra attendre, pour toréer à nouveau, la fin de la guerre civile. Victoriano Roger Valencia II provoque la grève des taxis lorsqu’il torée à Madrid. La raison ? Il s’était un jour heurté à un membre de la corporation. Il se fera assassiner en 1936 par les « rouges », dit-on.

Las Ventas est un lieu sensible. Le 29 septembre 1935, Villalta brinde un de ses toros à l’ombre : le soleil le conspue. Fernando Dominguez, oncle de l’actuel Roberto Dominguez, brinde au soleil, l’ombre le siffle. Curro Caro, torero du zénith, du nadir et du consensus, se plante au centre, piste et brinde à toute la société. Il coupera deux oreilles et une queue, la queue, de son propre aveu, « grâce à l’impact psychologique du brindis ». C’est la sixième queue coupée à Las Ventas depuis son inauguration, et la dernière jusqu’à celle, polémique, coupée en 1972 par Palomo Linares : elle provoquera la destitution du président de la course, le commissaire Pangua. Depuis, de queues, niet.

Infos pratiques

  • Nombre de places : environ 23 000
  • Dimensions de l’arène : 60 m de diamètre
  • Métro : Ventas
  • À voir : la statue de Fleming sur la place

Galerie Photos

Les arènes sont pleines pendant la feria

Les arènes de Las Ventas sont pleines pendant la feria

Soleil couchant sur l’arène

Soleil couchant sur l'arène

Le matador face au taureau blessé

Le matador face au taureau blessé

“ Au mois de mai se tient la plus célèbre feria de Madrid, dédiée au saint protecteur de la ville, San Isidro. Les matadors les plus réputés viennent s’affronter dans l’arène. ”

Les crises se succèdent…

Autre crise en 1936 où le Front populaire, allié de la république du Mexique, soutient les toreros mexicains en Espagne contre le syndicat des toreros, dirigé par le phalangiste Marcial Lalanda. Le 15 mai 1936, Lalanda, Domingo Ortega, que la gauche accuse d’avoir financé la campagne électorale de Gil Robles, et les toreros espagnols boycottent la corrida où est annoncé le Mexicain Armilita. La course annulée, Lalanda passe la nuit au poste.

Puis lance un mot d’ordre de grève générale. Les autorités le recherchent. Il se cache un temps dans le cimetière de la Almudena. Le 29 mai, Las Ventas sont sous haute tension. Domingo Ortega, le torero « fasciste », se fait huer et le public scande « Armilita, Armilita » lorsque Victoriano de la Serna commence la faena de son second toro. La Serna jette alors sa muleta, son épée, et s’agenouille devant le toro en criant « Vivent les toreros espagnols ! ». Il se relève hors de lui, se lance sur son toro pour l’estoquer mais en se laissant volontairement attraper. Il est salement encorné. Manolo Bienvenida suit son exemple, mais son toro ne le blesse pas.

Ce qui fait ensuite histoire à Las Ventas, après leur réouverture le 24 mai 1939 pour la « corrida de la victoire franquiste », appartient plus directement à la tauromachie qu’à l’Histoire. La Monumental connaît son premier mort, le novillero Félix Almagro, tué par un toro de Domingo Ortega le 13 juillet 1939, et son second le 18 mai 1941 lorsque Pascual Marquez, « le trésor de l’île du Guadalquivir », torero chouchou de Séville, est encorné par Farolero, toro de Concha Y Sierra. Les chirurgiens trouveront du sable de Las Ventas jusque dans son coeur.

À vrai dire, Farolero poursuivait Pascual Marquez depuis plus de dix jours, depuis le jour où le torero, à cheval, était allé voir ses futurs adversaires dans l’élevage Concha y Sierra. Un toro s’était brusquement détaché du troupeau et l’avait poursuivi, c’était le numéro 52, Farolero. Marquez avait dû fuir avant de demander au mayoral de ne pas embarquer ce foutu 52 à Madrid. Le mayoral avait oublié la recommandation et, lors du tirage au sort, Farolero est évidemment tombé sur « el tesoro de la Isla ».

De scandales en triomphes

Le 6 juin 1944, c’est Manolete qui s’inscrit dans le coeur de brique jaunâtre de Las Ventas après une faena hors du commun face à Raton, toro de Pinto Barriro. Sous le coup de l’émotion, le comte Agustin de Foxa se lève de son siège et s’écrie : « Messieurs, nous ne le méritons pas ! » Trois ans plus tard, le novillero Antonio Bienvenida rentre chez lui, rue du Général-Mola, sur les épaules de ses admirateurs après trois passes changées de la main gauche, exécutées dans trois séries successives devant le toro Naranjito.

Le 17 juin 1948, Luis Miguel Dominguin fait scandale en toréant, index dressé en l’air pour signifier qu’il est le numéro 1, un toro de Galache. En 1966, Antonete immortalise dans la mémoire aficionada Atrevido, toro blanc de Osborne, et en mai 1968, Miguelin lance son cocktail Molotov : il se jette en civil sur la piste et ridiculise en le caressant un toro stupide que El Cordobes est en train de toréer. El Cordobes s’en fout : il coupe quatre oreilles le 21 mai 1970 et quatre oreilles encore, deux jours plus tard. Son meilleur détracteur, « l’ingénieur du gradin 7 », se lève et lui crie : « Hoy, si ! » (« Aujourd’hui, oui ! ») Cette année-là, lors de , Paco Camino tue, sans tacher son costume, sept toros de sept élevages différents après sept faenas toutes différentes et coupe huit oreilles.

Les toros de Victorino Martin font l’histoire en 1982 et en 1991, les gonds de la grande porte en faux mudejar n’ont pas le temps de rouiller : Cesar Rincon sort quatre fois en triomphe. Il fait partie des 126 toreros qui l’ont ouverte depuis 1931 et qui, le 2 mai 1995, étaient honorés par la Communidad de Madrid dans cette catedra, cette chaire de la tauromachie où les aficionados peuvent engueuler méchamment les toreros sans cesser jamais de les vouvoyer tous, les grands, les modestes, les novilleros et les peons, en leur balançant du usted et du señor: « Pouvez-vous señor peon arrêter de faire taper le toro contre la barrière ? ».

Plan de la Plaza de Toros

Galerie Photos

Statue d’un matador

Statue d'un matador

Tauromachie dans l’arène

Tauromachie dans les arènes de Las Ventas

Sur la Plaza de Toros

Sur la Plaza de Toros, à Madrid

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